En finir avec le tabou des règles

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Qui n’a jamais caché son tampon en allant aux toilettes ? Qui n’a jamais souffert de maux de ventre en silence ou encore baissé la voix pour demander une serviette à sa copine ? Les règles, c’est une chose qui occupe une grande partie de nos vies, mais dont on ne parle pas assez. On passerait en moyenne 2200 jours à avoir nos règles, on déverserait 22 litres de sang menstruel et dépenserait plus de 4400 CHF1 au cours d’une vie ! Alors pourquoi cela reste-il encore aujourd’hui un grand tabou ?

Dans beaucoup de pays, avoir ses règles est encore considéré comme quelque chose de sale, honteux voire même impure. Encore trop de jeunes filles sont privées d’école ou d’interactions sociales pendant leurs règles2. Même si ce n’est pas le cas en Suisse, ce sujet reste encore trop peu discuté dans nos cercles sociaux. En effet il est encore trop rare d’entendre une femme déclarer à haute voix qu’elle a ses règles, surtout si des hommes sont présents. Et pourtant c’est une chose qui impacte nos vies au quotidien : entre douleurs, fatigue et humeurs fluctuantes, on aurait de quoi s’en plaindre.

Je suis pour qu’on puisse parler de nos règles comme on parle de la pluie et du beau temps. Pourquoi ? Parce qu’on est encore trop nombreuses à avoir dû apprendre “sur le tas” à mettre un tampon ou à reconnaître tous les symptômes qui accompagnent cette période, à savoir douleurs, gonflements des seins, du ventre, humeurs et selles changeantes. On découvre souvent avec étonnement la couleur et la texture du sang menstruel, le premier jour où cela nous arrive. Eh non Kévin, ce n’est pas exactement le même sang que lorsque tu te coupes le doigt. On ne sait pas forcément que les règles portent souvent mal leur nom car elles prennent du temps avant de le devenir, régulières, si elles le deviennent un jour. Personnellement la première fois que j’ai étudié le cycle menstruel en cours de biologie c’était au gymnase, soit bien plus tard que le jour de mes premières règles. Malheureusement, mon professeur ne possédant pas d’utérus lui-même, je n’ai pas appris que des choses vraies… Quand on te dit que les règles durent entre 2 et 4 jours alors que les tiennes durent une semaine, forcément tu te demandes si tu es “normale” (spoiler alert : oui tu l’es).

Je veux qu’on lève ce tabou car on apprend bien trop tard, si ce n’est jamais, que souffrir au point de ne pas pouvoir sortir de son lit n’est pas normal et que de telles douleurs ont souvent une cause pathologique. L’endométriose, par exemple, une maladie encore trop mal connue, toucheraient environ une femme sur dix4. On ne nous apprend pas non plus l’existence du syndrome prémenstrueli avant d’en avoir fait les frais, il toucherait cependant entre 80 et 90% d’entre nous ! Sa forme sévère, le trouble dysphorique prémenstruel3, pour laquelle il existe des traitements, est encore moins connue. Non, être dans un état dépressif deux semaines par mois n’est pas “normal”. On banalise les douleurs de règles en disant qu’il serait normal qu’une femme ait mal ou qu’elle soit de mauvaise humeur mais on les sous-estime en même temps en ne prenant pas au sérieux une personne qui aurait besoin d’un congé à cette période par exemple.

Je veux que ce tabou tombe car il empêche le débat public d’avancer sur la question de la précarité menstruelle. Ce phénomène, pas encore quantifié en Suisse, toucherait environ 6 à 10% des jeunes filles selon la conseillère d’État vaudoise Cesla Amarelle5,ii . Et oui, avoir ses règles, ça coûte et ça coûte cher ! Les protections menstruelles, taxées à 7.7%, ne sont pas encore considérées comme des produits de première nécessité, contrairement à la litière pour chat, taxée, elle, à 2.5%. Non, mettre une serviette hygiénique à la place de PQ ou encore de papier journal dans sa culotte, ce n’est pas du luxe Jean-Michel. On ne paye pas pour le PQ dans les toilettes publiques, alors pourquoi n’avons-nous pas encore, au même titre, accès aux protections menstruelles, pourtant aussi nécessaires que ce dernier ?

Je veux lever ce tabou car c’est lui qui permet aux fabricants de ne pas indiquer la composition de leurs produits. Car oui, en plus d’être chers, ils sont dangereux pour notre santé. Se mettre un bout de coton imbibé de tout un tas de pesticides et autres perturbateurs endocriniens dans le vagin, ce n’est pas anodin. Malheureusement, en tant qu’étudiantes et en situation de précarité, il est bien souvent impossible de se tourner vers des solutions moins dangereuses et plus durables, car par-dessus tout, les protections menstruelles jetables sont un désastre écologique avec la quantité de déchets qu’elles génèrent. Les remplacer par des produits moins nocifs ou réutilisables comme des cups, des serviettes lavables ou des culottes menstruelles est difficilement réalisable avec un budget limité, même si, sur le long terme, ce serait effectivement une solution plus économique.

Pour toutes ces raisons il est important de faire tomber le tabou sur les règles. Il est important de rendre accessible gratuitement les protections menstruelles à un maximum de personnes en commençant par les étudiantes et les personnes en situation de précarité. À l’image de l’Écosse, le premier pays à avoir rendu les protections menstruelles gratuites dans les bâtiments publics, les écoles et les universités, en Suisse, plusieurs cantons romands dont le Jura, Vaud et Genève commencent à s’y mettre dans les écoles publiques. À l’EPFL, même si c’est encore grâce à vos dons et au budget de Polyquity que nous arrivons à alimenter les boîtes de Règles Solidaires, un autre projet de mise en libre-service de produits menstruels dans les toilettes, financé par l’école, est en cours et verra le jour, je l’espère, dans le courant de l’année prochaine.

  1. RTS.ch. Le coût des menstruations et comment réduire la facture. (2020).
  2. #MenstruationMatters : vaincre le tabou des règles | Caritas Suisse. CARITAS .
  3. Netgen. Le trouble dysphorique prémenstruel : diagnostic et stratégie thérapeutique. Revue Médicale Suisse .
  4. Endométriose. Inserm – La science pour la santé.
  5. Cesla Amarelle: ‘Entre 6% et 10% des jeunes filles sont touchées par la précarité menstruelle’. rts.ch (2021).

Écrit par Anissa Hammi

Image-bannière:Pauline Makoveitchoux


i Le compte Instagram @spmtamere recense des témoignages sur le syndrome prémenstruel ou SPM
iiCe chiffre correspond également à nos sondages réalisés auprès des étudiant∙e∙s de l’EPFL. En octobre 2019, sur 321 personnes sondées, 9% déclaraient avoir déjà dû renoncer à s’acheter des produits menstruels pour s’acheter à manger ou renoncer à s’acheter un bien de première nécessité pour pouvoir s’acheter des produits menstruels. En mars 2021, sur 338 personnes sondées, 19% déclaraient avoir déjà hésité à s’acheter ou à voler des protections menstruelles, déjà renoncé à s’en acheter ou renoncer à s’acheter un autre produit dû à un budget limité.


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